LE NUMERIQUE TRANSFORME NOTRE VISION DU MONDE

LE NUMERIQUE TRANSFORME NOTRE VISION DU MONDE

À l’heure où l’information circule à la vitesse d’un clic, la frontière entre les faits scientifiques et les opinions personnelles semble de plus en plus poreuse. Comment passons-nous de la preuve rigoureuse à la conviction subjective ? Et quel rôle jouent les algorithmes dans la construction de nos certitudes ?

Dans cet article, nous explorons les rouages de la fabrication de l’opinion à travers quatre regards croisés. Nous suivrons d’abord le parcours d’Elena Sender, journaliste et réalisatrice, qui utilise la science comme une « vigie » face à la désinformation. Nous plongerons ensuite dans l’univers de la recherche avec Nathalie Ayi, qui utilise les mathématiques pour modéliser la propagation de nos idées, à l’image des fluides en physique.

L’article traitera ensuite les enjeux démocratiques avec les experts du Printemps de l’économie, qui analysent comment le numérique a brisé le monopole journalistique pour instaurer une véritable « économie de l’attention« . Enfin, nous pousserons les portes du Sénat pour comprendre les défis économiques et l’indépendance des nouveaux médias 100% numériques (Brut, Konbini, Loopsider) face à la toute-puissance des plateformes.

De la science à l’opinion

Les journalistes scientifiques peuvent exercer leurs talents sur différents médias. Elena Sender, journaliste scientifique, autrice de thrillers et réalisatrice de documentaires en est un exemple. Dans cette vidéo du Who’s Who, elle retrace son parcours. Elle a débuté par des études en biologie marine avant de devenir journaliste scientifique. Selon elle, la science est un outil vital pour expliquer le monde réel via des preuves et non des croyances, ce qui est essentiel dans notre ère de désinformation. Puis se sentant à l’étroit dans le journalisme, Elena Sender s’est tournée vers l’écriture de roman pour explorer les avancées scientifiques sous un angle plus émotionnel et humain. Après le confinement à la suite de la crise du Covid, elle a quitté son poste salarié pour devenir réalisatrice de documentaires en freelance. Désormais, elle se concentre sur les thèmes de la science, de la découverte et de la nature, voyageant à travers le monde. Plutôt que de se voir comme une femme de combat, elle se définit comme une vigie. Elle utilise ses films et livres pour alerter sur le réchauffement climatique et lutter contre la désinformation.

Si le journaliste peut influencer le public, des mathématiciens mènent des recherches sur la fabrique de l’opinion. Dans la vidéo de France Culture, Nathalie Ayi, maîtresse de conférences en mathématiques à Sorbonne Université, présente ses travaux qui font appel aux mathématiques appliquées pour modéliser l’évolution des opinions humaines. Elle fait l’analogie avec la physique des fluides.

Tout comme on étudie le mouvement et les collisions de particules dans un gaz, les chercheurs modélisent les humains comme des entités ayant une « opinion » qui change lors de rencontres et de discussions. Les modèles mathématiques de base sont enrichis pour coller à la réalité sociale en intégrant plusieurs facteurs : l’impact relationnel, la pression de groupe et le rôle des médias et réseaux sociaux. Les chercheurs cherchent aussi à reproduire mathématiquement des situations observées dans la vie réelle : la polarisation et le consensus. Le processus suit une rigueur scientifique. En introduisant des « robots » (comptes automatisés) dans une simulation polarisée, les scientifiques ont réussi à forcer un consensus, prouvant mathématiquement que l’opinion peut être manipulée. L’objectif final de ces recherches est de mieux comprendre les mécanismes de changement d’avis radical et de fournir des outils pour la régulation des algorithmes sur les réseaux sociaux afin de limiter les effets néfastes sur la société.

Le numérique et la démocratie

En outre, le numérique a changé la production de l’opinion. A l’occasion du Printemps de l’économie, lors de la table ronde organisée par le Haut-commissariat à la Stratégie et au Plan et modérée par Isabelle Moreau (AEF info), Emma Coroler (HCSP) et Serge Barbet (CLEMI) échangent avec Antoine Bristielle (Fondation Jean-Jaurès) et Hugo Touzet (CNRS). La session s’ouvre sur le constat que nous sommes dans « le temps des rapports de force ». Le numérique n’est plus un simple outil de diffusion, mais un acteur qui transforme la production même de l’opinion.

Les intervenants, notamment Hugo Touzet et Emma Coroler, analysent le basculement du pouvoir. Ils notent une économie de l’attention : la valeur d’une information est désormais liée à sa capacité à être captée par les algorithmes. De plus, ils constatent la fin du monopole journalistique : les plateformes imposent leur propre hiérarchie, souvent au détriment de la hiérarchie éditoriale traditionnelle. Enfin, l’IA accélère la production mais elle opacifie les mécanismes de sélection de ce que le citoyen voit sur son écran.

Antoine Bristielle et les autres experts détaillent plusieurs conséquences sur la démocratie : la polarisation, la fragmentation et la menace de la désinformation. Le numérique favorise, en effet, l’enfermement dans des « bulles de filtres » où l’on ne rencontre que des opinions similaires aux nôtres. La société se divise aussi en segments qui ne se parlent plus, rendant le consensus national plus difficile. Enfin, l’espace numérique devient un terrain de lutte d’influence où la manipulation de l’opinion est une arme stratégique accessible à moindre coût.

La table ronde se conclut sur les réponses à apporter pour protéger l’espace démocratique. Serge Barbet insiste sur la nécessité de donner aux citoyens (jeunes et adultes) les clés de compréhension des algorithmes avec une Éducation aux Médias et à l’Information (EMI). Une régulation est également envisagée par une réflexion sur la responsabilité des plateformes et la nécessité de règles du jeu plus claires. Enfin, la réinvention de la médiation a été également abordée en garantissant la qualité et la vérification des faits face au flux continu.

Par ailleurs, les médias numériques ont leur propre problématique. Cette audition de la commission d’enquête du Sénat concernant la concentration des médias porte sur le modèle économique, l’indépendance éditoriale et l’impact des plateformes sur ces nouveaux médias 100% numériques. Dans un premier temps, les dirigeants de Brut, Konbini et Loopsider expliquent que leur modèle économique repose initialement sur le « social advertising » (publicité adaptée aux réseaux sociaux) et le brand content. Ils soulignent la nécessité de diversifier leurs revenus (abonnements, production de documentaires, e-commerce) pour ne pas dépendre uniquement des algorithmes des plateformes.

Puis les intervenants décrivent leur relation avec Facebook, TikTok, Instagram et YouTube et expliquent leur dépendance aux plateformes (GAFAM). Un point majeur est abordé : la modification fréquente des algorithmes peut impacter brutalement l’audience et donc les revenus de ces médias. Ils plaident pour une meilleure transparence de la part des plateformes concernant la distribution des contenus d’information.

Face aux sénateurs, les responsables affirment que leurs investisseurs (comme la famille Pinault pour Brut ou LVMH pour d’autres participations) n’interviennent pas dans la ligne éditoriale. Ils expliquent comment ils luttent contre la désinformation en appliquant des standards journalistiques rigoureux, bien que leur format soit plus court et dynamique que les médias traditionnels.

Le débat porte également sur l’équité de traitement. Ces médias « pure players » ne bénéficient pas des mêmes aides à la presse que les journaux papiers, alors qu’ils produisent de l’information. Ils revendiquent un rôle social important, notamment pour informer les jeunes générations (Gen Z et Millennials) qui ne consomment plus la télévision ou la presse classique.

Enfin, l’audition se termine sur la question de la souveraineté : comment faire émerger des champions européens de l’info face aux géants américains et chinois. Les dirigeants appellent à une régulation européenne plus forte pour protéger les créateurs de contenus et garantir un accès libre à une information de qualité.

Face à la puissance des algorithmes et à l’économie de l’attention, le passage de la science à l’opinion est devenu un défi démocratique majeur. Entre modélisation mathématique et nouveaux modèles médiatiques, une urgence demeure : réconcilier la rigueur des faits avec la viralité du numérique. L’avenir de notre débat public repose désormais sur notre capacité à réguler les plateformes, mais surtout sur l’éducation des citoyens à devenir